
Une attitude vicieuse en milieu professionnel de la santé désigne un comportement répété, souvent discret, qui dégrade les conditions de travail d’un ou plusieurs collègues. Remarques dévalorisantes en réunion de service, rétention d’informations cliniques, mise à l’écart lors des transmissions : ces agissements relèvent de la violence interne entre professionnels, une catégorie juridiquement distincte des agressions commises par les patients ou leurs proches.
L’accord national interprofessionnel du 26 mars 2010, qui transpose l’accord-cadre européen du 26 avril 2007, décrit précisément ces formes de violence entre collègues ou avec la hiérarchie.
Violence interne en établissement de santé : une zone grise statistique
Les concurrents de cet article traitent presque exclusivement des violences externes, celles des patients envers les soignants. Les attitudes vicieuses entre professionnels restent un angle mort.
Malgré le cadre juridique posé par l’accord interprofessionnel de 2010, aucune statistique nationale ne recense les cas de harcèlement moral reconnus par un juge en milieu hospitalier. Le nombre d’épuisements professionnels formellement admis par les établissements n’est pas davantage consolidé. Cette absence de données crée un paradoxe : les textes définissent clairement les comportements proscrits, mais leur mesure reste invisible à l’échelle du système.
Plusieurs ressources documentent ces attitudes vicieuses sur Relais Santé en distinguant les mécanismes propres au secteur hospitalier de ceux observés dans d’autres environnements de travail. La spécificité du soin (urgence, responsabilité vitale, hiérarchie médicale marquée) favorise la banalisation de certains comportements que d’autres secteurs qualifieraient immédiatement de harcèlement.

Repérer une attitude toxique : critères factuels et signaux d’alerte
Un comportement ponctuel, même désagréable, ne constitue pas une attitude vicieuse. Le critère déterminant est la répétition. Le droit du travail français exige des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail.
Formes courantes dans les services de soins
Certaines conduites passent facilement sous le radar dans un service sous tension. Elles n’en sont pas moins documentées par la jurisprudence récente.
- La rétention d’information clinique : un collègue omet systématiquement de transmettre des éléments lors des relèves, plaçant l’équipe suivante en difficulté face au patient.
- Le management par la terreur : un cadre utilise les plannings, la répartition des gardes ou les évaluations comme leviers de pression personnelle plutôt que comme outils d’organisation.
- L’isolement progressif : un professionnel est exclu des réunions d’équipe, des formations internes ou des décisions collectives sans justification liée à ses compétences.
- Les remarques dévalorisantes répétées devant les patients ou les familles, qui fragilisent à la fois la crédibilité du soignant visé et la qualité perçue des soins.
Distinguer pression du service et comportement délibéré
La surcharge de travail génère des tensions légitimes. Un ton sec pendant une urgence n’a pas la même signification qu’une humiliation récurrente en staff médical. Le caractère ciblé et répété distingue l’attitude vicieuse du stress collectif. Quand un seul membre de l’équipe concentre systématiquement les critiques ou les tâches ingrates, la probabilité d’un comportement délibéré augmente.
Cadre juridique récent : ce que la jurisprudence impose aux employeurs
La Cour de cassation a récemment renforcé les obligations des employeurs en matière de harcèlement moral. Elle impose désormais un examen global des faits présentés par le salarié, et non une analyse isolée de chaque incident. Un établissement qui écarterait les agissements un par un, en les jugeant individuellement bénins, s’expose à une requalification judiciaire.
Cette évolution jurisprudentielle change la donne pour les services de santé. Un planning défavorable pris seul paraît anodin. Combiné à une mise à l’écart des transmissions et à des remarques répétées, il constitue un faisceau que le juge doit apprécier dans son ensemble.
Par ailleurs, une obligation d’enquête interne en cas de signalement de violences sexistes et sexuelles se dessine dans les textes récents. Les établissements de santé, où coexistent des statuts variés (praticiens hospitaliers, contractuels, intérimaires, libéraux), devront structurer des procédures adaptées à cette diversité.

Prévention des attitudes vicieuses : mécanismes concrets en établissement
Identifier un comportement ne suffit pas. La prévention repose sur des dispositifs organisationnels, pas sur la seule vigilance individuelle.
Traçabilité des signalements
Un registre interne de signalement, distinct du registre des événements indésirables liés aux soins, permet de documenter les faits avec dates, témoins et descriptions factuelles. Sans trace écrite horodatée, la preuve d’un harcèlement moral devient extrêmement difficile à établir.
Rôle du collectif de travail
Les équipes qui pratiquent des débriefings réguliers après les situations de tension repèrent plus tôt les dérives relationnelles. Ces temps d’échange ne remplacent pas une procédure formelle, mais ils créent un espace où nommer un comportement problématique devient possible avant qu’il ne se chronicise.
- Formaliser des temps de parole en équipe, animés par un tiers (psychologue du travail, médiateur), au moins une fois par trimestre.
- Intégrer dans les entretiens annuels une question sur les relations de travail au sein du service, pas uniquement sur les objectifs de soins.
- Former les cadres de proximité à la distinction entre autorité légitime et pratiques managériales abusives, un point rarement abordé dans les cursus de management en santé.
La prévention des risques psychosociaux dans le secteur de la santé souffre d’un décalage entre les textes disponibles et leur application concrète dans les services. L’accord interprofessionnel de 2010 fournit un cadre, la jurisprudence le précise, mais la mise en place de dispositifs opérationnels reste à la charge de chaque établissement, avec des moyens et des niveaux de maturité très inégaux.